Être française….



Ecrire pour le plaisir. Mais quel sujet proposer dans un monde qui va mal, dans lequel l’espoir du bonheur simple est ligoté ? En camisole. Un asile de fous. La terre ne tourne plus rond. La rotation des générations a engendré la révolution. L’affrontement de deux planètes qui ne peuvent plus cohabiter. Le nouveau Big Bang se prépare-t-il ? Les démographes le disent. Les écologistes le clament. Les astronautes le prédisent. Ma légitimité sur le sujet a autant de poids sur la page blanche qu’au bistro du coin. Tchin, tchin.

Ma génération n’a plus d’idéal. Finies les trente glorieuses et l’ambition de marcher sur la Lune. Nous marchons désormais sur la tête. En France, nous ne croyons plus en rien. Même plus dans le pouvoir des élus qui nous gouvernent. Adieu Général. Où sont passées ces figures charismatiques qui en imposent par leur présence et leurs idées ? Des idées de grandeur française. D’ambition pour notre pays. Le chevalier de Gaule a disparu. Les Gaulois ont cédé la place à leur caricature de bande dessinée. Des êtres simplets qui se regardent le nombril à travers leur écran et qui ne réalisent pas que la France des Lumières s’est éteinte. Dans la salle obscure, comme au cinéma, nous nous racontons des histoires. Balivernes. Le poids de l’Histoire. L’illusion que la France est à Versailles et que la révolution est possible. La France d’en haut pense comme la France d’en bas, mais leurs conclusions divergent. Question de point de vue. Personne n’a tort. Tout le monde a raison.

Autant dire que ma génération a appris à vivre dans l’attente de jours meilleurs

La France d’en haut, des nantis et des gens de pouvoir, croit fermement à l’idée de faire évoluer notre société et plus particulièrement nos institutions pour assurer une pérennité, certes temporaire, afin de maintenir cette exception française si chère à nos cœurs et nos portefeuilles. La promesse d’un État providence qui comble les insuffisances du destin. Ce dessein, pareil à la quête du Graal, est leur marotte. Le désir de rationalisation et de justice pilote nos politiques, de droite comme de gauche, depuis la première crise des années 1970. Autant dire que ma génération a appris à vivre dans l’attente de jours meilleurs.

Nés avec le choc pétrolier qui a lancé les hostilités, nous survivons avec une épée de Damoclès : le chômage, le SIDA, la peur de l’étranger et la faillite économique d’un système qui n’a plus les moyens de ses ambitions. Rien ne va plus. Les dés sont jetés. La sentence n’est pas encore tombée, mais nous l’attendons comme l’arrivée du Messie. Une prophétie qui nous obligera à changer nos croyances et nos modes de vie. Une renaissance involontaire mais anticipée. Dans ce schéma, le changement est exogène, induit par l’inéluctabilité de la situation d’urgence. Notre mode de vie intègre l’impérieuse nécessité de survivre, mais il attend un sauveur, car nous sommes bien incapables individuellement d’engager la marche. Seul le berger avisé conduira le troupeau vers les sommets pour prendre de la hauteur et inspirer un bol d’air frais à ces croyances qui nous étouffent.

Nous flottons dans une réalité virtuelle entretenue par des clichés dignes d’un roman photo

Le nez dans les écrans, nous sommes ouverts au monde virtuel, nous avons déconnecté du monde réel. Petits et grands. Riches et pauvres. Hommes et femmes. Nous flottons dans une réalité virtuelle entretenue par des clichés dignes d’un roman photo. Notre génération se persuade que ce monde là est meilleur. Je suis jolie, je réussis, j’ai des amis, j’aime la vie. Alors je partage. L’engrenage de l’autosuggestion s’est mis en place. Les rouages sont bien huilés. Les GAFA en sont les ingénieurs. Ils ont réfléchi à leur révolution, au monde qu’ils dessinent pour l’humanité. Les frontières de la pensée sont tombées et ne sont plus réservées à une élite certaine. Notre mur virtuel fait office de frontière. Entre vie intime et vie rêvée. Transparente. Translucide. Qui est encore lucide aujourd’hui ?

La matrice déverse son code de bonne conduite et de bonne humeur sur nos ondes cérébrales. Nous intégrons des données qui nous conditionnent. Être beau. Être souriant. Être intelligent. Être intéressant. Nous punaisons des instantanés qui ne jauniront même plus avec le temps, qui seront présents pour l’éternité dans la mémoire d’une machine quand la poussière aura eu raison de nos souvenirs. Quel sera finalement notre testament à la lumière de l’humanité ? Des êtres égoïstes qui s’observent sous toutes les coutures et qui ne voient pas que leur planète vacille, aveuglés par les crépitements des flashs ?

Une inspiration théâtrale me souffle : « Levez vous, compatriotes français ! Dites moi quel est votre idéal français ! » Je me suis levée, ne serait-ce que pour montrer l’exemple.

L’idéal français, c’est faire le coq. Notre emblème. L’adage le dit : fier comme un coq. Alors le français se doit d’être fier, de son histoire, de ses valeurs, de ses projets. Tout petit, il est bercé au son des histoires de grandeur d’un pays qui rayonnait autrefois dans le monde. Par sa langue d’abord. Par ses conquêtes ensuite. Par ses valeurs enfin. Des valeurs humanistes. Rappelons tout de même que notre nation a accouché des pères fondateurs de la déclaration de l’homme et du citoyen, référence incontestée mondiale énonçant les droits fondamentaux et naturels de l’Homme.

Le Français a une théorie sur tout, il complote, il triche

Aux yeux du monde, le Français est un penseur. Merci Auguste Rodin. Il pense beaucoup. Trop parfois. Le Français a une théorie sur tout, il complote, il triche. Il pense souvent. Il se fraie un droit chemin vers la paralysie. La peur du changement. Théoriser avant d’essayer. Toujours la peur de se tromper. Le cœur du dilemme. Action ou vérité ?

Réfléchir à la solution parfaite pendant des lustres quitte à ce que le problème se soit dissout de lui-même constitue le sport national. L’école est notre camp d’entraînement. L’entreprise est notre camp de concentration. Plutôt que de tâtonner, expérimenter, se tromper et corriger, pas à pas, nous tournons en rond autour du problème. Il est décortiqué, analysé, caractérisé, classé, hiérarchisé et rarement résolu. Nous sommes devenus les rois de la procrastination. Demain sera un jour meilleur. Ce n’est pas le moment d’agir. Nous ne trompons plus personne sauf nous-mêmes. L’échec n’est pas une valeur louable dans notre bonne société. Un aveu de faiblesse. Un tatouage indélébile qui nous colle à la peau, comme une identité sociale gravée sur le front de l’impuissance. La France régresse. C’est statistique. Un comble dans un monde qui progresse. La France déprime, le Français aussi.

Aimer nous est devenu impossible. Surtout les autres. Il n’y a plus de place pour l’autre quand le je prend tout l’espace. Etre aimable plus qu’aimer. Le pouce bleu incarne la popularité, la quantité aux dépens de la qualité, la virtualité sans réalité. L’amour ne va plus que dans un sens et perd tout son sens. En portrait ou en paysage, le miroir déformant montre des chats (trop mignons), des cascades foireuses (trop drôles), des maximes à la con (trop vraies), des images (trop) animées pour être vraies. Futilités. Insoutenable légèreté de l’être. La vie est douce, la vie est belle. La méthode Coué. Le syndrome Bénigni. Une anesthésie en douceur des zones de la pensée.

Il n’y a plus que dans les bars de province qu’on continue de penser

La ruralité est déconnectée. Le réseau ne passe plus. Les ingénieurs ne sont pas arrivés jusque là. Faute de train. Encore une grève ? Les rescapés se racontent leurs aventures au troquet, un ballon de rouge à la main. Ce sont des résistants malgré eux. Ils sont nés juste après la deuxième guerre et ont signé leur retraite. Les jeunes n’ont pas résisté. Ils auraient pris une bière, mais ils ont finalement opté pour la poudre d’escampette. S’assurer que l’herbe est plus verte ailleurs, mais l’herbe ne pousse plus dans les grandes métropoles. Même si l’inversion de la tendance pourrait me faire basculer dans le mensonge. Il n’y a donc plus que les buveurs de rouge qui pensent. Haut et fort. Mais personne ne les entend.

Rien d’étonnant puisque les grands penseurs de la nation sont à Paris dans leur tour de Babel à se gaver comme des oies aux frais des petits penseurs. Ils ne peuvent pas entendre le grognement sourd des vilains petits canards qui viennent jeter un pavé dans la marre. S’ils entendent, ils devront se rendre utiles. Mais ils n’ont pas la solution. Ni dans les palais, ni dans les partis. Une impasse. Il est préférable de se voiler la face plutôt que d’affronter la vérité en face. Le monde a changé. Nous, les quadra, sommes la génération de la transition au même titre que nos parents sont les baby-boomers. Moins nombreux, mais déjà démoralisés au berceau. Nous savions déjà tout petits que nos géniteurs nous obligeraient à repenser le système sous peine de mourir étouffés par leur générosité. Ils nous ont conditionnés, conscients que leurs excès allaient un jour au l’autre avoir des conséquences. La croissance à outrance, la permissivité facile, le sexe en liberté. L’œuvre de ceux qui nous ont élevés. Nous voilà plus bas que Terre.

Qu’est donc devenue la fierté d’être français ? Je ne le sais pas. On ne le sait plus. Portée disparue. Plus rien ne nous rassemble. Si ce n’est, tous les vingt ans, une génération d’athlètes poursuivant un ballon rond baignant dans la luxure et l’image de soi. Une auto-congratulation permanente partagée, aimée et commentée. C’est ça désormais, l’idéal français ?


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